Young-Bruehl souligne que les fantasmes, préjugés et angoisses des adultes sont alimentés par les expériences qu'ils ont vécues lorsqu'ils étaient enfants. Les discriminations que l'adulte a subies enfant l'amènent à associer l'enfance à un vécu de honte, d'humiliation, et à chercher autant que possible à s'en distancier, au lieu d'éprouver de l'empathie (...) Elle décrit trois fantasmes qui alimentent les stéréotypes sur les enfants et donnent aux adultes des excuses commodes pour nier leur identité, les exploiter ou les manipuler (y compris sexuellement).
- La première forme, qualifiée d'infantisme narcissique, repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Les adultes qui usent d'infantisme narcissique considèrent les enfants comme un pouvoir menaçant parce qu'ils représentent l'avenir et que, tôt ou tard, ils leur succéderont. La préoccupation narcissique renvoie à la peur de décliner, de s'affaiblir et d'être menacé par un enfant plus jeune, plus fort ou plus beau. Pour s'en prémunir, l'adulte contrôle au plus près la formation de l'identité des enfants. Il façonne des êtres dociles et conformes aux rôles qui leur sont prescrits. L'enfant peut alors devenir un successeur – compris comme une extension de son prédécesseur – mais jamais un remplaçant, libre d'agir à sa guise. L'infantisme narcissique se manifeste dans notre quotidien par des généralités critiquant l'ensemble des enfants : « Aujourd'hui, les enfants sont [compléter par un défaut : paresseux, trop gâtés, agités, insolents]... », « De mon temps, les enfants étaient [compléter par une qualité empreinte d'assujettissement à l'autorité : sages, travailleurs, obéissants] », « À ton âge, je faisais déjà [compléter par une activité sans tenir compte de l'évolution des lois relatives au travail des enfants ou du contexte économique : travailler, gagner de l'argent] ». L'infantisme narcissique n'est pas seulement dépréciatif. Il peut au contraire se déployer dans un discours élogieux, il est alors plus difficile à repérer. On le décèle dans la fierté sans bornes de certains adultes lorsque les enfants se conforment aux rôles qui leur sont prescrits (...) L'adulte, tel un Pygmalion, s'enorgueillit de l'enfant modelé à son image et méprise l'enfant non conforme (...)
- La deuxième forme, dite infantisme hystérique, est sous-tendue par des fantasmes d'appropriation, de possession et de soumission. L'adulte considère les enfants comme des ressources à manipuler et à exploiter. À l'échelle des interactions familiales, il peut s'agir d'une inversion des rôles, où les enfants sont censés agir comme des adultes et s'occuper de leurs parents. À l'échelle de notre société, attendre que la génération suivante règle seule la crise climatique (...) : aux enfants de réparer les dégâts de leurs parents.
- Enfin, la troisième forme, dite infantisme obsessionnel, est fondée sur l'idée que les enfants seraient des parasites, d'égoïstes consommateurs de ressources (...) Cette forme d'infantisme est si courante en France qu'elle est un ressort de l'humour collectif. Alors, certes, on pourrait dire : « Pauvres parents ! Ils ont déjà tant de responsabilités, s'ils ne peuvent pas se moquer de leurs enfants, que leur reste-t-il ? » Mais avez-vous imaginé le parallèle s'il s'agissait des femmes ? Cet humour que l'on s'autorise sur le dos des enfants ressemble à l'humour misogyne qui a longtemps scellé l'amitié entre hommes : « Oh ! Ne m'en parle pas, la mienne est infernale. De toute manière, elles sont toutes [complétez par le stéréotype misogyne de votre choix]. » Pourtant, on pourrait imaginer des alternatives pour que la parentalité soit réellement choisie, et qu'elle ne soit pas frustrante au point d'en venir à se défouler sur ses enfants.
L'approche de Young-Bruehl oublie toutefois la dimension collective, sociale ou systémique, du problème. Or l'infantisme est loin de relever uniquement de l'intime.