Le fait que les enfants et... «Infantisme»
Manoly10 июня 2024Le fait que les enfants et les adolescents ne votent pas contribue à ce que leur groupe social reste une minorité sous-représentée dans les politiques publiques. (...) De nombreux auteurs ont discuté la possibilité de donner le droit de vote aux enfants dès la naissance afin que ceux-ci fassent entendre leur voix comme tout citoyen. Durant les premières années de vie, ce serait aux parents d'exercer ce droit à la place de l'enfant. Et, au fil des années qui le séparent de la majorité, l'enfant gagnerait progressivement en droits et en devoirs : se rendre au bureau électoral, déposer son bulletin de vote lui-même. À la majorité, les parents perdraient la possibilité de voter pour ou avec leur enfant. Les choix électoraux seraient certainement guidés par les parents mais aussi par l'Éducation nationale à travers une formation à la responsabilité citoyenne et au débat d'idées. Les cours d'éducation civique ne seraient-ils pas plus intéressants pour des élèves en mesure de voter ?
La première critique à l'encontre de cette proposition – que Young-Bruehl reprend à son compte – est de considérer que puisque les jeunes enfants n'ont encore aucune compréhension des enjeux politiques, leur donner le droit de vote serait une forme de démagogie, les vouant aussitôt à être instrumentalisés. Cette critique est semblable à celle qui s'élevait contre le droit de vote des femmes, dont il était supposé que, ignorantes et dépendantes, elles voteraient exactement comme leurs maris. Même si l'on considère l'hypothèse selon laquelle le vote des enfants ne serait qu'un duplicata de celui de leurs parents, cela offrirait une meilleure représentation au sein de l'électorat des familles concernées au premier chef par les besoins des enfants. (...) Par ailleurs, il existe aujourd’hui d’autres groupes sociaux dont le vote peut être instrumentalisé : c’est le cas des personnes âgées dépendantes dont les capacités cognitives sont affaiblies. (...) Certains lecteurs verront peut-être dans ce droit une manifestation du respect de la dignité des personnes âgées vulnérables. Certes. Qu’en est-il de la dignité des enfants, ces jeunes personnes vulnérables ? Il me semble en réalité que le maintien du droit de vote automatique tout au long de la vie n’est que l’un des nombreux privilèges âgéistes de notre société infantiste. D’autres privilèges des adultes, comme le permis de conduire valable à vie, ne sont pas davantage réévalués, en dépit d’un possible déclin physique et cognitif susceptible d’entraîner des accidents graves.
La deuxième critique serait que les enfants ne sont pas intéressés par la politique, qu’il faudrait leur laisser un droit à « l’innocence » – entendre ici « à être maintenus dans l’ignorance de toute vérité difficile ». Il est vrai que la compréhension des enjeux sociaux s’affine à mesure du développement cognitif et émotionnel, et qu’un très jeune enfant pourrait manquer de saisir d’un seul tenant les enjeux d’un arbitrage politique complexe. Toutefois, on pourrait considérer des palliatifs à cette difficulté. Tout d’abord, le programme scolaire des enfants pourrait les sensibiliser plus tôt aux grands enjeux de ce monde (...). Ensuite, si l’on conditionne le droit de vote à la capacité d’un individu à saisir toutes les implications de son choix électoral, il est illusoire de chercher un âge seuil où autoriser le vote. En effet, le degré de maturité varie considérablement d’un enfant à l’autre et aucune étude de neurosciences ne permettrait de fixer un tel âge avec certitude. Dans ce cas, ne devrait-on pas mesurer cette faculté chez toutes les personnes pour vérifier qu’elles ont la capacité de faire des choix électoraux éclairés ? Que faire des adultes qui ne l’atteignent pas ? Et enfin, qu’est-ce qu’un choix électoral mature ? À 7 ans, je voulais que l’on s’intéresse davantage aux enfants. Ma vision politique était donc égocentrique : les candidats à la présidentielle auraient dû se préoccuper davantage de moi et de mon groupe social. Mon raisonnement était-il si éloigné de celui des électeurs adultes ? Non. Beaucoup d’électeurs votent pour le candidat ou la candidate qui promet de protéger ce qu’ils pensent être leurs intérêts. Avant de leur donner le droit de vote, vérifie-t-on que les adultes sont suffisamment matures pour soutenir des choix politiques qui leur sont défavorables à titre personnel mais qui contribuent à une société plus juste ? Non.
La troisième critique consiste à craindre une influence politique excessive des communautés ayant une forte natalité, celle-ci découlant le plus souvent d'une logique de domination démographique sous-tendue par des dogmes religieux. Il me semble qu'elle est fallacieuse dans un pays comme la France qui propose des incitations financières natalistes à ces mêmes communautés. (...)
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