— Tu sais, quand on interroge les gens, la plupart seraient prêts à donner leurs organes. (...) Quand tu leur demandes s’ils donneraient leur accord pour qu’on prélève ceux de leur époux ou épouse, ils accepteraient encore, (...)Mais quand tu passes à la question des enfants, il y a un véritable blocage. Ils refusent presque systématiquement.
— Or, nous sommes tous les enfants de quelqu’un…
— Exactement, c’est ce qui crée le problème. Pourtant, les parents qui refusent de donner les organes d’un fils décédé en condamnent un autre à la mort. Culpabiliser les gens n’est pas la solution, mais la réalité est ainsi. Brute, cruelle. Je vais te faire part d’une anecdote véridique que m’a racontée un médecin coordinateur des greffes et qui, je crois, résume tout le problème. Un jour, un homme de quarante-trois ans meurt d’un accident de moto. Sa femme ne s’oppose pas au don d’organes, heureusement ils en avaient parlé et c’était ce que son mari souhaitait. Le cœur part sur un jeune homme de trente-trois ans, célibataire, qui, sans cet organe arrivé in extremis, serait mort dans la semaine… Ce chanceux se remet de sa greffe, tout se passe pour le mieux, il mène à nouveau une existence normale, profite de la vie à fond. Mais, terrible coup du sort, il meurt d’une rupture d’anévrisme deux ans plus tard, à une pompe à essence. Comme ça.
— C’est qu’il devait probablement mourir, fit-il. Rattrapé par son destin.
— Comment ne pas se faire cette réflexion, en effet ? Rattrapé par son destin, oui… Bref, son cerveau meurt, mais pas ses organes. Le cœur pourrait de nouveau être greffé, et permettre à une autre personne de vivre. Tu imagines le destin de… ce cœur ? Mais là, devine ?
— Les parents refusent de donner les organes de leur fils ?
— Tu as vu juste.